« J’ai quand même fait des progrès » : pourquoi on sait quoi faire et on ne bouge pas
Si vous me suivez sur Instagram, vous savez peut-être que j’ouvre de temps en temps une boîte à questions, et que j’y réponds en flash. Lucie m’a posé celle-ci : pourquoi a-t-elle l’impression que tout lui échappe, que tout est compliqué, qu’elle doit tout gérer ?
Je lui réponds que ce n’est pas une impression. C’est une réalité. Elle fait partie de ces personnes qui tirent sur la corde jusqu’au dernier fil, et qui n’acceptent de lâcher qu’une fois arrivées au bout du bout.
Ce n’est pas un défaut de caractère. C’est un fonctionnement : une mécanique précise, chez quelqu’un qui a besoin d’une justification solide avant de s’autoriser à arrêter. Sa volonté ne suffit pas, son désir non plus. Il lui faut la preuve qu’elle est allée au bout, sinon elle ne se sent pas le droit de poser les choses.
J’ai d’ailleurs consacré un Reel à ce sujet : le droit de partir pour rien, le droit de ne pas se justifier. Ce fonctionnement peut avoir des incidences dans des situations qui pourraient être bien plus douces, en particulier dans le couple. Une séparation qui aurait pu se faire simplement se transforme en séparation dans la haine et le déchirement : l’un des deux attend d’avoir une raison assez grave pour s’autoriser à partir, laisse la situation se dégrader, et finit par attendre que l’autre devienne le méchant pour pouvoir, enfin, s’en aller. J’en parle plus en détail dans l’article Partir sans se justifier.
Elle le sait. Elle sait qu’elle est otage de ce fonctionnement.
Alors je lui propose autre chose. Il existe un moyen de s’en détacher, d’arrêter ce schéma où l’on va au bout, encore et encore, jusqu’à se faire mal.
Elle me répond alors : « Attends, j’ai déjà fait des progrès. » Un peu comme une enfant qui se justifie, ou comme pour rappeler tout ce qu’elle a déjà traversé.
Ce qui rassure sans rien changer
Cette phrase, je la comprends. Mais elle sert surtout à se rassurer.
Ce que j’appelle les miettes de progrès, ce sont ces petits débuts de changement que vous croyez voir, comme avoir dit non une fois ou vous être accordé une pause. Elles ne feront jamais tomber un fonctionnement bien plus fort que votre volonté, et elles servent à une seule chose : vous rassurer sur le fait que vous n’êtes pas pire qu’avant.
Sauf que ne pas être pire, ce n’est pas aller mieux.
Concrètement, vous êtes au même point, toujours otage du schéma qui vous dépasse. Et chaque fois que vous vous contentez de ces miettes, vous repoussez le moment où il faudrait vraiment bouger.
« Je sais quoi faire, mais je ne bouge pas »
Ce qui me frappe, c’est à quel point les gens savent ce qui ne va pas. Ils ont identifié la cause. Ils se sont renseignés, ont consulté des psys, des thérapeutes ou d’autres professionnels, en y consacrant souvent beaucoup d’argent, et ont absorbé une quantité impressionnante d’informations. Ils pourraient presque m’expliquer leur propre situation. Et pourtant, au moment de passer à l’action, il ne se passe rien, ou pas assez.
C’est logique. Comprendre se passe dans la tête. Votre fonctionnement, lui, se joue ailleurs : dans des règles du jeu que votre inconscient a fixées très tôt et qu’il fait respecter sans vous demander votre avis. Pour Lucie, la règle pourrait ressembler à ceci : « on n’arrête pas tant qu’on n’est pas allée au bout, sinon que vont penser les gens ? Et mon image ? » Remettre de la vulnérabilité dans son fonctionnement serait pour elle un fabuleux moyen d’affaiblir ce personnage et de retrouver de l’air.
Votre inconscient ne connaît ni le bien ni le mal. Il connaît les règles. Dès que vous essayez d’agir en dehors, il considère que vous sortez de la route et il envoie ses soldats : les doutes, les craintes, les questionnements. « Et si je le regrettais ? » « Ce n’est peut-être pas le bon moment. » « Je vais attendre d’être sûre. » C’est exactement ce qui vous fait dire : c’est plus fort que moi.
Vous ne manquez donc ni d’intelligence ni de lucidité. Vous êtes face à un système qui a été construit pour vous protéger, et qui fait très bien son travail. Savoir quoi faire ne suffit pas à le désactiver.
Pourquoi on s’arrête avant que ça bouge vraiment
À cela s’ajoutent plusieurs raisons qui font qu’on renonce en cours de route.
Il n’y a plus d’énergie. À force de tirer sur la corde, le peu qui reste sert à faire tourner le minimum vital. Dans ce cas, on repart de la base : on reprend des forces pendant quelques semaines avant d’agir.
Les actions n’ont rien donné. Pas faute d’avoir essayé, mais parce que vous avez été mal aiguillée. On vous a aidée sur une partie de l’iceberg : ça a bougé un peu, mais pas le fond. Quand on a faim et qu’on vous donne à boire, ça aide à tenir, mais ça ne règle pas le problème.
L’action était trop grosse. C’est la raison la plus fréquente des échecs que je vois. On décide de tout changer d’un coup, l’inconscient sonne l’alarme à pleine puissance, et au bout de quelques jours on revient à l’ancien fonctionnement, avec en prime le sentiment d’avoir échoué.
On estime avoir déjà tout essayé. Alors on arrête, blasée, fatiguée, persuadée d’avoir tout tenté. Ce « j’ai tout tenté » est souvent plus un signe d’épuisement qu’une réalité.
Ce qui fait vraiment bouger un fonctionnement
Il existe des méthodes qui fonctionnent, et elles ont un point commun : elles passent par l’action, pas seulement par la compréhension.
La mienne repose sur des petites doses. Plutôt qu’un grand saut, une action légèrement en dehors de vos règles habituelles, répétée régulièrement. Assez petite pour que votre inconscient ne la vive pas comme un danger, assez précise pour qu’elle compte. Puis une dose un peu plus forte, et ainsi de suite.
Deux choses font la différence. D’abord, distinguer une action d’une conséquence : « qu’il m’écoute enfin » est un résultat que vous espérez, pas une action que vous maîtrisez. « Lui dire en une phrase ce dont j’ai besoin, sans me justifier » en est une. Ensuite, accepter le temps que ça demande : il faut plusieurs mois de répétition, souvent trois à quatre, pour que votre inconscient range le nouveau comportement parmi ses règles au lieu de le traiter comme une sortie de route.
Ce qui me tient à cœur
Je ne cherche pas à vous dire que ma méthode est la meilleure ou la plus forte. Cela ne m’intéresse pas.
Ce que je trouve triste, c’est qu’on s’arrête avant d’avoir trouvé ce qui marche pour soi. Qu’on se contente de miettes au lieu de chercher jusqu’à mettre la main sur ce qui allège vraiment la vie.
On a souvent peur de l’après, parce qu’il est inconnu. Pourtant, il est bien plus léger que ce que vous vivez aujourd’hui.
Épuisement ou peur du changement ?
La vraie question est là : votre inertie est-elle le fruit d’un épuisement, ou d’une peur du changement ? Parce qu’après tout, dans ce fonctionnement, vous avez vos repères. Il vous fait mal, mais vous savez exactement à quoi vous attendre. L’inconnu, lui, ne promet rien.
Si c’est l’épuisement, il n’y a pas d’élan, même pour ce qui vous faisait plaisir. Dans ce cas, inutile de vous forcer à tout changer : commencez par reprendre des forces, sans culpabiliser, puis revenez à l’action avec des doses très petites.
Si c’est la peur, l’énergie est là pour tout le reste, mais dès qu’il s’agit de ce sujet précis, vous trouvez une bonne raison de repousser. Là, attendre d’être prête ne servira à rien. Le premier pas sera toujours inconfortable, et c’est justement en le répétant qu’il cesse de l’être.
Et souvent, c’est un peu des deux. La fatigue sert alors d’excellente raison pour ne pas affronter la peur.
Ce qu’il faut retenir
- « J’ai quand même fait des progrès » rassure, mais ne dit rien de votre fonctionnement : ne pas être pire, ce n’est pas aller mieux.
- Savoir quoi faire ne suffit pas : votre inconscient fait respecter des règles anciennes et envoie doutes et craintes dès que vous en sortez.
- On s’arrête trop tôt par manque d’énergie, par de mauvaises pistes, par des actions trop grosses ou par le sentiment d’avoir tout tenté.
- Un fonctionnement bouge avec de petites actions précises, répétées sur plusieurs mois.
- Avant tout, demandez-vous si votre inertie vient de l’épuisement ou de la peur du changement : la suite n’est pas la même.
Questions fréquentes
Pourquoi je sais quoi faire mais je ne bouge pas ?
Parce que comprendre se passe dans la tête, alors que votre fonctionnement repose sur des règles fixées très tôt par votre inconscient. Dès que vous essayez d’en sortir, il envoie doutes et craintes pour vous ramener à ce que vous connaissez.
Comment savoir si mon inertie vient de la fatigue ou de la peur du changement ?
Si l’élan manque partout, même pour ce qui vous faisait plaisir, c’est plutôt l’épuisement : reprenez d’abord des forces. Si l’énergie est là pour tout le reste mais pas pour ce sujet précis, c’est plutôt la peur du changement : de petites actions répétées vous aideront à avancer.
Combien de temps faut-il pour changer un fonctionnement ?
Plusieurs mois de petites actions précises et répétées, souvent trois à quatre, pour que votre inconscient range le nouveau comportement parmi ses règles au lieu de le traiter comme une sortie de route.
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