Un adolescent en sweat à capuche, assis seul face à un paysage de brume au bord de l’eau

Conflits avec votre ado : et si la pression de réussir était le vrai sujet ?

Quand des parents viennent me voir au sujet de leur adolescent, la situation est presque toujours conflictuelle. Soit l’adolescent ne va pas bien, soit la communication est devenue très compliquée à la maison. Les points de départ varient, mais dans plus de la moitié des cas, on retrouve la même cause : la pression, consciente ou non, que nous mettons sur nos adolescents pour qu’ils réussissent.

« Fais ce que tu veux, du moment que tu es heureux »… mais

J’ai passé plus de quinze ans dans la formation et l’enseignement, jusqu’à la direction pédagogique d’une école supérieure. Je connais bien le monde scolaire, et j’ai beaucoup échangé avec des parents et des adolescents. Une phrase revient sans cesse : « Je veux ton bonheur. » Elle est sincère. Mais derrière, il y a souvent une autre attente : choisir une filière qui mettra l’enfant à l’abri financièrement.

« Fais ce que tu veux, du moment que tu es heureux » signifie bien souvent « fais ce que tu veux, mais parmi les études et les métiers qui assurent une bonne situation ».

Les ados ne sont pas dupes

L’adolescent entend parfaitement ces non-dits. Il sait que s’il choisit une voie très différente de celle qu’on attend de lui, un métier payé au SMIC ou un domaine où il ne sera pas parmi les meilleurs, il décevra ses parents. Cette déception, il n’a aucune envie de la provoquer, ni de la ressentir.

Alors il fait parfois ses choix pour faire plaisir. Il suit la voie attendue, sans être heureux. Les difficultés s’accumulent, la colère monte. Elle sort en phrases désagréables, en tons cassants, en disputes régulières, sans que le vrai sujet soit jamais posé : « Tu dis que tu veux mon bonheur, que tu me laisses choisir, mais ce n’est pas vrai. Si je te disais vraiment ce que je veux faire, tu ne serais pas d’accord. »

Ce qui se joue chez les parents : le transfert émotionnel

En dessous, il y a une réalité rarement formulée : les parents n’ont pas envie de vivre une émotion désagréable.

Ils redoutent d’être déçus par leur enfant, parfois même d’avoir un peu honte d’un enfant qui ne suit pas la lignée familiale ou dont le métier est peu valorisé. Ils craignent aussi qu’il manque d’argent et passe sa vie à compter. Ce sont des tabous, mais ils sont bien réels.

Au lieu de vivre ces émotions, on pousse, souvent sans s’en rendre compte, son enfant vers les directions qui nous en protègent. C’est ce que j’appelle un transfert émotionnel : plutôt que de porter notre propre charge émotionnelle, nous imposons à nos enfants des choix qui leur font vivre, à eux, des émotions difficiles. Nous leur laissons une responsabilité qui nous revient.

Or une émotion, une fois vécue, passe. J’explique plus en détail pourquoi nous cherchons tant à éviter certaines émotions dans l’article « C’est plus fort que moi ».

Ce que coûtent les « bons choix », des années plus tard

J’ai récemment rencontré un homme de 45 ans qui a passé sa vie à répondre à ces attentes. Un emploi, une femme, des enfants : une vie « classique ». Pourtant, il est profondément malheureux depuis des années.

Ce qui le rend heureux, lui, c’est une vie simple : retaper une maison en pierre au fin fond de la campagne, au milieu d’un champ, près d’une rivière, avec ses animaux. La solitude ne lui fait pas peur, et gagner peu lui suffit.

Dans le cadre de mon travail, j’ai eu l’occasion de rencontrer sa mère, aujourd’hui retraitée. Je lui ai dit qu’il fallait désormais le laisser être heureux. Pendant des années, il a honoré le contrat de lui faire plaisir en jouant le jeu de la vie classique. Aujourd’hui, tout cela explose, et il a un besoin viscéral de vivre la vie qui correspond à ses désirs. Elle l’a compris.

Il lui aura fallu attendre 45 ans, et un vrai mal-être, pour s’autoriser à décevoir ses proches.

Les « bons choix » qu’on aimerait voir faire à nos enfants en font parfois des adultes épuisés de tenir une posture.

Comment sortir du conflit avec son ado

La première chose que je propose aux parents, c’est de regarder la situation sous cet angle. Dans la grande majorité des cas, ils ne l’avaient jamais vue ainsi. Ce changement de regard provoque souvent un vrai déclic et permet de prendre de la hauteur.

Ensuite, j’accompagne le parent à vivre ses émotions et à apprendre à les digérer. L’objectif est de laisser réellement à son adolescent le choix et la liberté de la direction qu’il veut donner à son avenir professionnel.

Quand l’ado se sent libre, il revient vers ses parents

Ce qui se passe ensuite est assez étonnant. L’adolescent s’autorise davantage à suivre ses envies et ses projets, mais avec tant de liberté et de légèreté qu’il demande beaucoup plus conseil à ses parents. Il les écoute davantage. Il les considère comme des mentors, une équipe, et non plus comme des personnes qui ne l’entendent pas.

L’écoute, avec un grand É, est un vrai sujet dans les désaccords entre parents et adolescents.

Ce qu’il faut retenir

  • Dans plus de la moitié des conflits parent-ado que j’accompagne, la pression de réussir est en jeu, même quand elle n’est jamais formulée.
  • Les adolescents perçoivent très bien les non-dits derrière « je veux ton bonheur ».
  • Cette pression protège souvent les parents de leurs propres émotions : déception, peur du manque d’argent, regard des autres.
  • Vivre ces émotions plutôt que de les transférer à l’enfant change la relation. L’ado revient alors vers ses parents.

J’accompagne avant tout les parents. Il m’arrive de recevoir un adolescent en visio, uniquement avec l’accord de ses parents et s’il le souhaite vraiment. Si la communication est devenue difficile chez vous, une séance individuelle permet de comprendre ce qui se joue. Et si votre adolescent va vraiment mal, parlez-en d’abord à son médecin.