Pourquoi je culpabilise pour tout ? Un autre angle de vue.
La culpabilité, une forme d’ingérence dans la vie de l’autre
« Pourquoi je culpabilise pour tout ? » C’est l’une des questions les plus tapées sur Google au sujet de la culpabilité. Je l’entends aussi très souvent en séance, sous d’autres formes : « je me sens mal de lui avoir fait ça », « je n’ose pas, il va mal le prendre », « je m’en veux de les laisser ».
Ma lecture va peut-être vous surprendre. Pour moi, la culpabilité est une forme d’ingérence dans la vie de l’autre. Culpabiliser, c’est présumer que notre action ou notre décision est directement responsable de ce que l’autre vit, alors qu’une grande partie de sa vie nous échappe.
On ne culpabilise jamais seul
Imaginez que vous viviez seule dans une grotte, au milieu d’une forêt, sans personne à décevoir, à blesser ou à laisser. Vous ne ressentiriez pas de culpabilité, sauf peut-être envers les animaux.
Le sentiment de culpabilité désigne un état affectif qui peut faire suite à un acte jugé répréhensible par la personne qui l’éprouve, même quand la raison invoquée n’est pas adéquate. La culpabilité, c’est se sentir mal à cause d’une action ou d’une décision, et toujours par rapport à quelqu’un d’autre. Elle n’existe que dans le lien. C’est pour cette raison qu’il vaut la peine de regarder de près ce qu’on croit savoir de ce lien.
Ce que vous ne savez pas de l’autre
Quand une personne réagit à l’une de vos décisions, vous voyez sa réaction, mais vous ne voyez pas tout ce qui la compose.
Cette tristesse ou cette colère est peut-être l’accumulation de la même émotion depuis des années. Elle est peut-être nourrie par une fatigue mentale liée à tout autre chose : le travail, la famille, une période difficile dont elle ne vous a jamais parlé.
Prenons quelqu’un qui se fait quitter. Sa douleur peut sembler disproportionnée par rapport à la situation. Souvent, la rupture réveille d’autres abandons, plus anciens, qui n’avaient jamais été vécus jusqu’au bout.
J’accompagne une femme qui a quitté son compagnon. Lui est triste, et elle se sent responsable de chacune de ses larmes. Elle se repasse le moment où elle le lui a annoncé, ses mots, et se demande si elle aurait dû attendre. Ce qu’elle ne mesure pas, c’est que sa tristesse à lui a une histoire qu’elle ne connaît qu’en partie. Elle a déclenché quelque chose, elle n’a pas tout créé.
Même quand quelqu’un se confie beaucoup, il reste toute une part de lui que vous ne connaissez pas, et qu’il ne connaît pas toujours lui-même. Pourtant, la culpabilité vous fait croire que vous savez exactement quel impact votre décision a eu sur sa vie, et que cet impact est entièrement de votre fait. C’est se donner beaucoup de pouvoir, et à mon sens beaucoup trop.
Culpabiliser, c’est déjà assumer ses choix
Je ne dis pas qu’il faut se désintéresser de ce que l’autre ressent. Si vous culpabilisez, c’est justement parce que vous prenez votre responsabilité au sérieux : vous ne faites pas comme si votre décision n’avait aucun effet.
Assumer la responsabilité de ses choix n’a rien de confortable. C’est même souvent plus inconfortable que la culpabilité elle-même : il faut rester face à quelqu’un qui va mal à cause d’une décision qu’on a prise, sans revenir dessus et sans se justifier pendant des heures.
La nuance se situe ici. Vous êtes responsable de votre choix et de la manière dont vous le menez : le moment, les mots, le respect que vous mettez dans l’annonce. Vous n’êtes pas responsable de tout ce que l’autre ressent ensuite, ni de la façon dont il le vit.
Rendre à chacun sa responsabilité émotionnelle
Dans ma façon d’exercer, redonner à chacun sa responsabilité est primordial. C’est ma définition du libre arbitre, et l’une de mes définitions de la liberté.
Vivre des émotions est le propre de l’humain. Je reste convaincue que chacun de nous a un paquet émotionnel à vivre. Quand quelqu’un nous fait ressentir une émotion, c’est une émotion que nous aurions de toute façon rencontrée à un moment de notre vie, et la vivre maintenant évite de repousser ce moment. Il arrive donc qu’en prenant une décision, vous déclenchiez chez l’autre une poche émotionnelle qu’il évitait depuis un peu trop longtemps, la tête dans le sable.
Une autre femme que j’accompagne sort peu à peu de son rôle de mère et d’épouse omniprésente. Pendant des années, elle a tout organisé, tout anticipé, et elle a toujours été là. Aujourd’hui, elle s’autorise une soirée dehors, puis un week-end avec ses amies, et à chaque fois elle culpabilise.
Pourtant, à la maison, tout va bien. Son mari et ses enfants vivent très bien ses absences, et bien souvent ils ne s’en préoccupent même pas. Sa culpabilité part d’elle et revient à elle : ne plus être omniprésente, se sentir moins utile, ne plus paraître celle sur qui tout repose.
Apprendre à gérer cette culpabilité redonne de l’espace et de la place à chacun : une soirée entre le papa et les enfants, des ados qui se font à manger seuls. En lâchant un peu de présence, elle laisse les autres prendre la leur.
Notre responsabilité d’humain, c’est de gérer nos propres émotions. Vivre avec d’autres humains implique forcément de vivre des émotions. À chacun d’aller chercher les outils pour les traverser sans être ébranlé, comme un capitaine de navire qui reste droit pendant la tempête parce qu’il sait qu’elle va passer.
Quand la peur de culpabiliser empêche d’agir
Beaucoup de personnes n’agissent plus par crainte de se sentir coupables. Elles ne partent pas, ne disent pas non, ne changent rien, pour ne pas avoir à vivre cette émotion désagréable face à ce que l’autre va ressentir.
Ce qu’on oublie de voir, c’est que l’inaction crée des non-dits. Ces non-dits deviennent des poches de poison qui finissent un jour par éclater. La relation n’est alors plus claire ni transparente : on s’agace, on ne se parle plus vraiment, l’autre devient désagréable.
C’est souvent à ce moment-là que l’action qui attendait depuis longtemps finit par se faire. La personne ne culpabilise plus, puisqu’elle a désormais une « vraie raison » de partir. Les poches de poison ont fait leur travail en la déculpabilisant, mais au passage elles ont salement abîmé une relation, qu’elle soit professionnelle ou personnelle.
Or bien des relations peuvent s’arrêter sans être gâchées ni piétinées de la sorte. C’est ce que j’explique dans l’article sur le droit de partir sans avoir à se justifier.
La culpabilité est une question de courage
La culpabilité est étroitement liée au courage : celui de suivre ce qui vous semble juste et bon pour vous au moment où vous décidez.
Ce courage suppose d’accepter plusieurs choses. Viendra un moment où vous regarderez en arrière en embellissant le passé, avec l’envie de vous dire « peut-être que je n’aurais pas dû ». C’est une phase normale du processus, et non le signe que vous vous êtes trompée. Il faut aussi accepter que vos choix déplaisent et soient critiqués.
En échange, ce courage fait gagner du temps. Je reste convaincue qu’une décision qu’on ne prend pas volontairement finit souvent par s’imposer avec le temps. Quand elle devient une obligation, les dommages collatéraux sont plus douloureux pour tout le monde. Si vous savez quoi faire sans parvenir à vous lancer, cet article sur l’inertie pourra aussi vous parler.
Concrètement, que faire quand la culpabilité monte ?
La culpabilité est une émotion au même titre que la peur, ou que n’importe quelle autre émotion qu’on préfère tenir à distance parce qu’on n’a pas envie de la vivre. Pour moi, une émotion ne s’évite pas : elle se vit.
Vivre une émotion, c’est la ressentir, même dans un inconfort total, même quand l’inconscient prend le relais et vous envoie ses questions et ses doutes. C’est ne rien faire pour ne plus la ressentir. Les longues justifications, les messages envoyés toutes les heures, le retour anticipé ou le cadeau pour compenser calment la culpabilité sur le moment, et l’empêchent justement d’être vécue.
Une émotion vécue cesse d’être un sujet. Dans une autre scène où la culpabilité pourrait tout autant se présenter, elle aura beaucoup moins d’impact sur vous.
Repensez à un moment de votre vie où une émotion, peu importe laquelle, était très forte. Aujourd’hui, vous êtes capable d’en parler avec beaucoup moins d’émotion, parce qu’entre-temps vous l’avez vécue et digérée. Il en va exactement de même pour la culpabilité.
Selon la scène que vous traversez, la culpabilité prend plusieurs visages : la peur d’être jugée ou critiquée, le sentiment de ne plus être la bonne élève, l’impression de délaisser ou d’abandonner. Tant que vous ne vivrez pas ces ressentis très inconfortables, elle reviendra sous d’autres formes et dans d’autres situations.
Deux options s’offrent alors à vous. Si vous en êtes capable seule, avancez par petites actions, en acceptant à chaque fois une culpabilité à leur mesure, pour atteindre peu à peu des actions plus importantes. Pour la femme dont je parlais plus haut, cela peut être d’abord une soirée dehors sans appeler la maison, en laissant la culpabilité monter puis redescendre, et seulement ensuite un week-end entre amies.
Si vous n’y arrivez pas seule, parce qu’à chaque fois vous faites demi-tour ou renoncez à agir par crainte de vivre cette culpabilité, faites-vous accompagner pour faire bouger les choses.
Dans les deux cas, le principe reste le même : on plonge dans la culpabilité au lieu de la mettre de côté.
Ce qu’il faut retenir
- La culpabilité existe toujours par rapport à quelqu’un d’autre.
- Culpabiliser, c’est présumer qu’on sait ce que notre décision a produit chez l’autre, alors qu’une grande partie de sa vie nous échappe.
- Vous êtes responsable de vos choix et de la manière dont vous les menez, pas de tout ce que l’autre ressent.
- Chacun a ses émotions à vivre : votre responsabilité est d’apprendre à gérer les vôtres.
- Ne pas agir pour éviter la culpabilité crée des non-dits qui abîment les relations.
- Une émotion ne s’évite pas, elle se vit : avancer par petites actions permet de vivre la culpabilité peu à peu.
- Le courage de décider fait gagner du temps et limite les dégâts.
Questions fréquentes
Pourquoi je culpabilise pour tout ?
Le plus souvent parce que vous vous attribuez la responsabilité de ce que les autres ressentent. Culpabiliser, c’est présumer qu’on sait ce que notre décision a produit chez l’autre, alors qu’une grande partie de sa vie nous échappe : son histoire, ses émotions accumulées, sa fatigue.
Comment arrêter de culpabiliser pour tout ?
Distinguez ce qui relève de vous (votre décision, la manière dont vous l’annoncez) et ce qui relève de l’autre (ce qu’il ressent et la façon dont il le vit). La culpabilité diminue quand vous cessez de vous attribuer la totalité de ses émotions.
Comment dire non sans culpabiliser ?
Acceptez que votre non provoque une émotion chez l’autre, et qu’il lui revienne de la vivre. Un non clair et respectueux abîme beaucoup moins une relation qu’un oui contraint qui se transforme en non-dit.
Pourquoi je culpabilise de prendre du temps pour moi ?
Souvent parce qu’être indispensable fait partie de la place que vous vous êtes donnée. Votre entourage s’adapte en général très bien à vos absences : la culpabilité vient de vous. Apprendre à la gérer redonne de l’espace à chacun, à vous comme à eux.
Comment gérer la culpabilité après une séparation ?
Rappelez-vous que la peine de l’autre a une histoire que vous ne connaissez qu’en partie. Vous pouvez être attentive à la manière dont vous partez sans vous rendre responsable de toute sa douleur. Le regard en arrière (« je n’aurais peut-être pas dû ») fait partie du processus.
Si la culpabilité vous empêche de décider ou d’agir, nous pouvons regarder ensemble ce qui se joue dans votre situation, en séance ou avec un éclairage vidéo.
